B comme... "La Bonne année"

Entretien avec Claude Lelouch - Pariscope (12 avril 1973)

Claude Lelouch, le vendredi 13 avril, nous verrons votre treizième film. Toujours votre obsession du 13 ?
Ce n'est pas mon treizième film mais mon quinzième. Deux d'entre eux ne sont jamais sortis. Il y a toute une série de coïncidences : le 13 avril 1960 j'ai créé la société "Les Films 13" et le jour anniversaire de cette société tombe un vendredi 13. Alors j'ai voulu, pour cette date anniversaire, faire un film qui sortirait ce jour là et qui s'appellerait "La bonne année". Pour des raisons de date, ce fameux vendredi 13, nous avons été obligés de tourner le film dans certaines conditions afin d'arriver le vendredi 13 au cinéma Normandie. Ce qui fait que personne ne l'aura vu fin prêt avant cette date-là, pas même moi.

"La Bonne Année" c'est quoi ?
Il y a trois choses importantes dans la vie d'un homme. D'abord, l'amour. C'est le seul moment où il est complètement authentique et sincère. Ensuite, il y a une deuxième chose qui me passionne, c'est l'action parce que là aussi, dans l'action, l'homme est relativement sincère. La troisième chose qui me fascine c'est l'amitié parce que c'est ce qui permet de se reposer de l'amour et de l'action. Comme film d'action, j'ai réalisé "Le voyou", "L'aventure c'est l'aventure" et pour l'amitié j'ai fait "Smic Smac Smoc". Et bien "La bonne année" ce sont ces trois thèmes réunis dans le même film. Il y a une histoire d'amour, une partie très importante accordée à l'action et un thème très développé sur l'amitié. Je pense qu'un homme qui, dans la même année, recontre une femme, du travail et puis un copain, peut dire que c'est une bonne année. "La bonne année" est une approche du bonheur mais une approche adulte, lucide. Ce n'est pas un film fleur bleue, c'est un film compliqué, un film d'adultes avec des adultes qui arrivent encore à s'étonner de choses auxquelles ils ne croyaient plus. J'y traite les femmes avec beaucoup plus de respect. J'ai été terriblement misogyne il y a une dizaine d'années. Je ne le suis plus aujourd'hui.

Avez-vous l'impression qu'avec ce film-là, vous arrivez à une sorte de mûrissement ?
Il m'aura fallu treize ans pour apprendre ce métier, j'ai la sensation pour la première fois de lancer un film sur le marché sans avoir à regretter une séquence. J'avais toujours un sentiment de culpabilité vis-à-vis des gens qui allaient voir mes films. Je crois que c'est la première fois où je suis content que le film sorte. Je ne vois pas, a priori, une scène qui me gêne... J'ai la sensation que c'est peut être mon dernier devoir d'écolier, que maintenant je peux peut-être faire du cinéma. Honnêtement, au fond de moi-même, je pense que c'est le plus réussi de tous. Je commence une nouvelle façon de faire du cinéma. Si "La bonne année" existe aujourd'hui, c'est grâce à tous les films que j'ai fait avant. Il n'est pas question pour moi de les renier. Au contraire. Je suis obligé de reconnaître que lorsque j'ai commencé ce métier, il y a maintenant quinze ans, je n'avais aucune culture. Ma biologie n'était pas faite pour recevoir la culture. Tout ce que j'apprends, j'ai besoin de le vivre. Une chose que je vis intensément, je l'assimile très vite. Les livres n'ont aucune influence sur moi. La culture des autres ne m'interesse pas du tout. Quand je fais un film, en définitive, c'est un film sur ce que j'ai appris la veille pour être sûr de bien l'avoir assimilé. C'est pour cette raison que je ne tourne que mes propres histoires. S'il m'arrive la moindre chose dans la journée, je la transforme et je l'assimile. Si un ami me trahit, ça prend tout de suite des proportions folles. Alors que si on m'explique dans un livre qu'un copain peut vous trahir, je m'en moque complètement.



B
comme... "Le Bon et les méchants"

 

Lelouch tourne "Le bon et les méchants" - Michel DELAIN, L'EXPRESS (janvier 1976)

 

Des flics et des voyous dans la France de l'avant-guerre et de l'occupation... C'est le 19e Lelouch, à mi-chemin des Pieds-Nickelés et de la série noire.

 

Dans son dix-neuvième film, « Le bon et les méchants », il met en application ses promesses. Décor : la France de 1935 à 1945, à Paris et à Vichy. Personnages : flics et voyous qui vont traverser l'occupation, la collaboration et la résistance en se poursuivant en traction-avant. Bref, guerre de gangs et gags sur fond de guerre. Un conte sépia (le film n'est pas en couleurs), où le drame et la farce se mêlent, tandis que l'émotion s'achève en rires.

« C'est, se souvient Lelouch, en me documentant jadis dans le milieu, pour tourner « Le voyou » avec Jean-Louis Trintignant, que j'ai eu pour la première fois l'idée du « Bon et les méchants ». Interrogeant quelques truands, j'avais remarqué qu'ils se remémoraient tous l'occupation comme un paradis. Rien d'étonnant, puisque ces marginaux s'y trouvaient à l'aise, et que Hitler menait sa guerre en France, comme un véritable chef de Mafia.

« Meilleur exemple : le célèbre Lafont, qui, couvert par la Gestapo, fit sortir de prison tous les gros caïds de l'époque, y compris Pierrot le Fou, à condition qu'ils travaillent pour l'Allemagne, moitié-moitié. »

Mais si ce type de gangsters figure bien dans le film de Lelouch, le duo vedette qu'il a choisi pour nous guider à travers la débâcle s'apparente, lui, plus aux Pieds-Nickelés qu'à la série noire. Ainsi, Jacques Dutronc, en don Juan du bricolage, boxeur du dimanche qui n'en revient pas d'avoir été battu par Marcel Cerdan à Casablanca, et Jacques Villeret, en Saint-Bernard de la truanderie.

Villeret, déniché dans un café-théâtre, où il pastichait des films de grands metteurs en scène, et qui forme avec Dutronc un couple savoureux de drôlerie baroque.

Comme à son habitude, Claude Lelouch ne s'est d'ailleurs entouré que de ces comédiens qu'il juge « en passe de devenir ses amis ». Des acteurs et des actrices « qui ne pensent pas qu'à leur rôle, et ont la pudeur de ne montrer d'eux que ce qu'ils ont de bon ». Du coup, « la bande à Lelouch » s'est élargie.

S'y ajoutent aujourd'hui les noms de Marlène Jobert, de Brigitte Fossey et de Bruno Cremer. « Elle était plutôt hésitante, Marlène... moi aussi. Et puis j'ai deviné que son apparente réserve n'était que du perfectionnisme. »

Instantané mais calme, sans agressivité, c'est un Lelouch posé qui reparaît aujourd'hui, plus du tout le jeune homme pressé, quelque peu grisé, qui se frayait un passage sur l'air de chabadabada... dans le monde cinématographique français, bardé de sa palme cannoise, de ses deux Oscars hollywoodiens, et des quarante-sept médailles interna
tionales décrochées pour « Un homme et une femme ». Moins encore le Lelouch 1974, qui se lançait tête baissée et un peu crâneur dans l'ambitieux projet de raconter son siècle en un seul film : « Toute une vie », et faillit engloutir, dans l'échec, sa maison de production des Films 13 et son moral d'acier. Lelouch a pris du poids, du flegme, et du recul. Il avoue avoir surtout conçu « Mariage », avec Rufus et Bulle Ogier, comme on fait un brouillon. C'est au cours de ce film, sorti l'année dernière, par exemple, qu'il s'est essayé pour la première fois au plan séquence très long... C'est-à-dire qu'il tournait, caméra sur l'épaule, une scène de deux à quatre minutes. Sans montage possible. Or, « Le bon et les méchants » constitue une prouesse : celle d'être quasiment composé de tels plans qui s'enchaînent les uns aux autres.

De même, il s'astreint à trouver pour chaque film en projet une technique nouvelle. « Je me dirige, explique-t-il, vers un cinéma d'où le gros plan, cette facilité, sera exclu. D'ailleurs, le gros plan, c'est arbitraire, c'est imposer aux spectateurs une vision artificielle. Je préfère des champs visuels très larges, plus peuplés, dans lesquels chacun peut choisir à sa guise son héros, un détail, un mouvement qu'il lui plaît de suivre en priorité. Comme dans la vie, c'est simple... »

Simplicité ! Le mot l'obsède. Pour lui, le monde n'est pas loin de se partager entre « ceux qui simplifient et les autres qui compliquent ». Ou encore : « La simplicité, c'est la générosité. » La crise du cinéma ? « Simple. Il y a dix ans, je réalisais "Un homme et une femme" pour 500 000 Francs, les places de cinéma étaient à 10 Francs. Aujourd'hui, le même film tourné dans des conditions identiques me coûterait 2 millions et les places ne sont qu'à 15 Francs. »

En affaires également, Lelouch va au plus net. Contraint à l'économie en 1971, il se contente de seize jours pour achever « Smic, Smac, Smoc ». Seize jours aussi pour « Mariage ». Un peu plus à l'aise, il fait « Le Bon et les méchants » en six semaines. Son prochain film lui prendra quand même plus de temps (...)

En attendant, sur l'écran du Festival de Bruxelles où a eu lieu la première mondiale du « Bon et les méchants », Marlène Jobert, dans un rôle « pas du tout année de la femme » puisqu'elle y vit dans l'ombre de son homme, semble en grand danger. Dans la salle, la princesse Paola de Belgique préside la séance, se penche vers son voisin Claude Lelouch, et s'inquiète :
« - Elle ne va pas mourir ? Dites-moi qu'elle ne va pas mourir !
- Un contrat m'interdit de me débarrasser comme ça de mon actrice principale au milieu d'un film, chuchote Lelouch. Ne vous inquiétez pas... »